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Histoire et Archives

Les archives des canaux du Midi

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publié le 13 mai 2008 (modifié le 13 septembre 2010)

  Origines historiques de ces archives particulières

Le réseau fluvial du Sud-Ouest est constitué d’un ensemble de rivières et de canaux structuré de manière à désenclaver l’économie de cette région. A l’ouest, la Garonne a longtemps assuré la liaison entre Saint Martory, Toulouse et Bordeaux. A l’Est, les étangs côtiers de Thau, Palavas, Méjean et Mauguio offraient un débouché vers le Rhône.
Afin de mettre en lien ces éléments dont les Languedociens avaient su tirer les avantages, l’un d’entre eux, Pierre Paul Riquet, imagina et fit construire la liaison tant attendue « Océane et Méditerranée ».

Le canal du Languedoc, édifié entre 1666 et 1681, long de 240 kilomètres, ouvrit au commerce des perspectives alléchantes. Pourtant, dès la fin du 17ème siècle, négociants et bateliers montrèrent les limites de ce réseau navigable.
Sur une robine alimentée par l’Aude, la ville de Narbonne était isolée. Un canal de jonction sera donc construit et la robine réaménagée pour relier efficacement le canal du Languedoc au siège archiépiscopal. Le canal de Jonction et de la Robine de Narbonne fut livré à la navigation en 1782. Il sera prolongé au début du 19ème siècle jusqu’au nouveau port de La Nouvelle portant à 37 kilomètres sa longueur totale.
A l’ouest, le régime irrégulier de la Garonne entravait les échanges avec Bordeaux. Les pouvoirs publics se penchèrent sur la question et résolurent d’en améliorer les conditions de navigation en aménageant le cours du fleuve. A Toulouse, le redoutable barrage du moulin du Bazacle fut contourné grâce à l’ouverture du canal Saint Pierre en 1776 (1450 mètres). Mais en aval, le programme d’aménagement fut stoppé par une querelle opposant les partisans de la navigation sur le fleuve à ceux de la construction d’un canal latéral à son cours. Cette deuxième solution fut retenu. Les études furent menée de 1828 à 1832. La construction débuta en 1838 pour s’achever en 1856. Les 193 kilomètres du nouveau canal permettaient aux bateliers de rallier Moissac, Agen et gagner Castets-en-Dorthe pour naviguer en toute sécurité sur la Garonne jusqu’à Bordeaux. A Montech, un embranchement de 11 kilomètres remontait vers le Tarn à Montauban.

L’exploitation de ce réseau navigable n’a pas été tout de suite unifiée. D’une part, l’administration et l’aménagement des rivières et des étangs étaient majoritairement réalisés par la Province du Languedoc. D’autre part, la volonté royale de faire construire le canal du Languedoc et d’en confier l’exploitation à un seigneur remettait la gestion du maillon le plus important du réseau entre les mains de la famille de Pierre Paul Riquet. Jusqu’à la Révolution Française, cette originalité attisa les convoitises. Soucieux de préserver leurs intérêts, les héritiers de Pierre Paul Riquet installèrent une administration rigoureuse organisée en plusieurs départements (Agde, Béziers, Le Somail, Trèbes, Castelnaudary, Naurouze et Toulouse) et chapeautée par une direction fixée à Toulouse. Les documents produits par et pour cette administration constituent aujourd’hui le socle de ce que nous appelons les archives des canaux du Midi.


  Les grandes étapes de l’organisation du fonds, de 1666 à 1858

L’histoire des « papiers du canal » est marquée par diverses étapes correspondant à l’histoire de l’administration du canal du Languedoc.
Pierre Paul Riquet, en bon gestionnaire, prendra soin de conserver ses titres (l’Edit de construction et les lettres patentes d’octobre 1666, les actes concernant la seigneurie du canal) qui furent conditionnés dans des boîtes de fer blanc achetées spécialement à cet effet. Sa correspondance avec Jean Baptiste Colbert, ainsi que celle de ses principaux collaborateurs furent également conservées. Enfin, une étonnante collection de pièces comptables, justificatifs des dépenses engagées pour la construction du canal compose une collection de plusieurs dizaines de liasses.
A la mort de Riquet, on peut imaginer que ces archives puissent se trouver dans l’une de ses propriétés (le château de Bonrepos ? le domaine de Frescaty ?). En seigneur unique du canal royal du Languedoc, il dispose d’une liberté de choix que n’auront pas ses successeurs. En désignant, dans son testament du 10 mars 1680, ses deux fils comme co-seigneurs du canal, il scelle par la même le sort de ses archives. Les documents constitutifs de la seigneurie doivent être conservés dans un lieu accessible aux deux parties. Il semble donc que ce soit sur l’emprise même de cette seigneurie particulière (240 kilomètres de long, mais seulement 60 mètres de largeur en moyenne), dans un bâtiment dédié à l’administration du canal que fut organisé l’archivage des documents. Or, il n’existe qu’un seul bâtiment administratif à Toulouse (centre de décision) : le bureau de la recette. Il était situé au faubourg Saint Etienne, sur la rive droite du canal, à l’angle du pont de Guilheméry.

Vignette n°6 du jeu du canal, de François Andréossy, 1682
Vignette n°6 du jeu du canal, de François Andréossy, 1682
Fonds Ancien non inventorié

Difficile de dire si une pièce était consacrée aux archives, mais l’inventaire dressé le 19 juillet 1714 après le décès de Jean Mathias de Riquet (le fils aîné) nous apprend l’existence d’une « armoire qui est dans le bureau de la recette générale du canal sous deux clefs, dont l’une resté en mon pouvoir (de Mme Montaigne de Riquet) et l’autre au sieur Lafeuillade, procureur fondé de M. le Comte de Caraman et de son neveu Pierre François Victor de Riquet, avec cette condition qu’aucun titre ne pourra estre tiré du susdit armoire que du consentement des parties comme lesdits actes étant communs.

Il est aisé de croire que l’ensemble des archives devaient être organisées dans un même lieu, mais nous n’en possédons aucune preuve. Toutefois, il est indéniable que l’organisation administrative du canal amenait à produire de nombreux documents qu’il a bien fallu arranger. En 1747, les besoins d’organiser ces archives nécessaires à la gestion courante des affaires du canal, conduirent à la création d’un poste d’archiviste. Monsieur Cérou fut le premier titulaire du poste.
Ce premier effort fut suivi par l’installation d’un bâtiment dédié à la conservation des papiers du canal. En 1752, dans un enclos en rive gauche du port Saint Etienne attenant le pont Saint Sauveur (aujourd’hui Montaudran), un petit local fut aménagé avec des choix qui affirme clairement des soucis de conservation : « les archives y seront surement en lieu sec et à l’abry du feu ».

Plan des archives entre 1752 et 1832
Plan des archives entre 1752 et 1832
Fonds Ancien 505-01

Derrière cette politique de préservation de la mémoire du canal, se profile la silhouette du comte Victor Maurice de Caraman. Petit-fils de Jean-Mathias Riquet, il était devenu par le jeu des héritages, le principal propriétaire de la co-seigneurie. Mais il était également seigneur de Roissy et résidait à Paris. Il comprit vite qu’une bonne gestion de ses affaires passait par une organisation rigoureuse des dossiers produits par son personnel. Après avoir créé les conditions d’une bonne conservation, il mandata son secrétaire pour réaliser un nouvel arrangement. Durant l’hiver de 1770, monsieur de Lacolombière aidé de l’archiviste Mercadier établirent un cadre de classement et inventorièrent scrupuleusement les documents. Ce registre exceptionnel reste aujourd’hui le plus beau témoignage des efforts consentis au 18ème siècle. Notons au passage que le cadre de classement alors élaboré reste un outils précieux, même si il a été quelque peu modernisé durant les années 1970.

Le bâtiment des archives fut rapidement saturé. Des projets d’agrandissement furent étudiés dés 1769, sans suite. Vingt ans après, la Révolution Française allait apporter une solution à l’encombrement du dépôt : il n’y eu pas de destruction de document ; mais la chambre de justice du canal installé dans le bâtiment dit du château fut supprimée. Elle se situait à cent mètres des archives, sur la même rive du port Saint Sauveur (à l’angle de la rue de l’aqueduc). Les locaux furent aussitôt convertis en dépôt annexe. La question du stockage était momentanément résolu.

Suite à une période de gestion assuré par une administration publique, Napoléon 1er pris la décision de créer la Compagnie du Canal du Midi. Le décret du 10 mars 1810 définit l’étendue du réseau : au canal du Midi, furent ajoutés l’embranchement de la Jonction et Robine de Narbonne ainsi que celui de Saint Pierre.
L’administration s’étoffa, et les papiers produits furent plus nombreux. Le problème de l’archivage fut vite à nouveau évoqué.
Urbain Maguès, le propre fils de l’Ingénieur en chef du canal du Midi, proposa en 1827 un projet de bâtiment rond pour remplacer les anciennes archives. Ce dessin séduisant cachait mal les défauts d’un tel édifice mais permis à cette élève ingénieur de se faire remarquer. Il signa trois autres projets. Le numéro 4 fut adopté en 1829. Un plan simple et fonctionnel, une architecture sobre ainsi qu’un coût de construction raisonnable emportèrent la décision.

Plan des archives, projet n°4, présenté le 15 avril 1829 par Urbain Maguès
Plan des archives, projet n°4, présenté le 15 avril 1829 par Urbain Maguès
Fonds Ancien 505-09c

Sa construction débuta en 1830 pour s’achever en 1832. Les archives y furent installées en 1833. Elles y sont actuellement toujours conservées.
Le soin apporté à la présentation intérieure du bâtiment traduit l’importance accordée à cette mémoire écrite et iconographique. Mais encore une fois, l’action de la famille Riquet de Caraman ne fut pas tout à fait étrangère à cette mise en scène. Rétablis dans leurs titres à la Restauration, ils se trouvèrent actionnaires parmi d’autres de la Compagnie du Canal du Midi. La glorification de l’action de Pierre Paul Riquet et, en conséquence, de ses héritiers, leur conférèrent une autorité naturelle. L’investissement consenti par la compagnie pour la construction des « nouvelles archives » est certainement à mettre à l’actif des Riquet de Caraman qui firent suspendre en 1836 dans le hall du bâtiment trois tableaux : les portraits de Louis XIV, de Colbert et de Pierre Paul Riquet.

Durant les décennies qui suivirent, les missions de l’archiviste furent autant de prendre soin du fonds que de participer aux actions de la conservation de la propriété du canal. Le classement des nouveaux dossiers fut plutôt bien assuré, toujours en utilisant le cadre de classement de 1770 auquel fut adjoint de nouvelles rubriques.
Mais en 1858, un événement majeur allait compromettre cette pratique. La Compagnie du Canal du Midi avait décidé, contre le paiement d’une rente fixe, de laisser l’exploitation du canal à son concurrent : la Compagnie des Chemins de Fer du Midi et du Canal latéral à la Garonne. Celle-ci, créée en 1852, eut pour mission de finir la construction du canal latéral à la Garonne commencé par l’Etat en 1838, de construire la ligne de chemin de fer de Bordeaux à Sète et d’exploiter ces voies ferrée et navigable. Dans le bail d’affermage signé pour 40 ans, les archives du canal du Midi restaient dans le domaine réservé de la compagnie propriétaire.
Cette expérience entraîna une rupture dans le mécanisme d’archivage. Si Hippolyte Gabolde, archiviste, fut l’un des rares agents de la Compagnie du Canal du Midi à rester en poste (il occupa cette place jusqu’en 1894), sa mission était surtout de veiller à la bonne conservation des documents (et aux intérêts de la compagnie propriétaire). Peu de papiers lui furent donné à archiver durant ces 40 années. Ceci ne signifie pas que la nouvelle administration du canal ne produisait pas d’archives. Au contraire, ces dossiers s’entassaient, semble t-il, dans les locaux où la compagnie fermière s’était installée.
Nous pouvons considérer que la période d’affermage marqua la fin d’une époque. Pour cette raison, les documents produits jusqu’en 1858 constituent la quasi totalité du fonds ancien.


  L’unification du réseau navigable et ses conséquences sur la constitution des archives

A l’issu de la période d’affermage, le canal du Midi n’était plus une entreprise commerciale rentable. L’Etat s’en porta acquéreur. Des négociations furent entamées dès 1896, débouchant sur l’adoption de la loi de rachat du 27 novembre 1897. Le canal du Midi fut attaché au domaine public fluvial le 1er juillet 1898.
Une nouvelle administration vit le jour. Les pouvoirs publics, soucieux de ne pas laisser la Compagnie des Chemins de Fer du Midi en situation de monopôle sur le marché du transport, reprirent en gestion directe le canal latéral à la Garonne. Ils créèrent immédiatement le Service des canaux du Midi, unifiant ainsi l’ensemble du réseau du sud-ouest de la France. La direction fut établi à Toulouse.

Les locaux du port Saint Etienne changeaient une nouvelle fois d’occupant. Les archives (le bâtiment et le fonds) allaient voir affluer des séries de dossiers venant de diverses provenances.
L’administration des Ponts et Chaussées avait institué un Service du contrôle des voies navigables exploitées par la Compagnie des Chemins de Fer. La direction était installée à Agen et détenait les archives de la construction du canal latéral à la Garonne. Ces services furent supprimés. Leur archives furent transférées sur la nouvelle direction de Toulouse.
Pour sa part, la Compagnie des Chemins de fer du Midi offrit les dossiers constitués pendant les décennies d’exploitation.
Entre 1900 et 1905, une masse colossale de documents fut entreposée dans le bâtiment des archives du canal du Midi. Jean Tassot, nommé archiviste en 1898, dû rationaliser l’utilisation de l’espace disponible. D’abord, les archives du comté de Caraman (enfermées dans un cartonnier spécial) furent léguées aux Archives Départementales de la Haute Garonne. Ensuite, un tri draconien permis l’élimination de plusieurs tonnes de papiers inutiles. Mais il manquait les rayonnages nécessaires pour ranger les dossiers. La guerre de 1914 éloigna les perspectives d’amélioration des conditions d’archivage. Il fallut attendre 1937 pour que deux travées de casier « Strafor » soient installées (l’éclairage électrique date de la même année). Pourtant, si les conditions matérielles s’amélioraient, le Service des canaux du Midi n’était pas doté d’un personnel suffisant et le poste de l’archiviste disparu de l’organigramme en 1922, au départ de Jean Tassot. Malgré de notables efforts consentis dès 1945, le bureau des archives ne pût s’extraire de cette carence qui s’exprime aujourd’hui par de très lourds arriérés de classement.


  Epilogue

Le 06 décembre 1996, le canal du Midi a été inscrit sur la liste prestigieuse des sites à caractère universel du patrimoine mondial de l’Humanité. La mémoire écrite de l’ouvrage d’art est regardée comme un petit trésor conservé dans un écrin qui inspire le respect. L’établissement public Voies Navigables de France a rétabli le poste de l’archiviste dans l’organigramme en 1998. Une réflexion a été initiée sur les possibilités d’améliorer la conservation et la valorisation des fonds.
Parions que ces efforts puissent continuer a exhausser le vœux de Pierre Paul Riquet qui écrivait à Colbert en 1670 : « les ouvrages du canal sont ma plus forte passion et sont mes plus chers enfants, dans lesquels j’espère de revivre bien plus longuement que dans ceux qu’il a plu à Dieu de me donner de mon mariage ».

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